Lokuta Mabe

Lokuta Mabe


En République Démocratique du Congo, l’opposition continue de se mobiliser contre le projet de révision de la Constitution porté par la majorité au pouvoir. Elle reproche au président Félix Tshisekedi de vouloir se maintenir à la tête du pays au-delà de son second mandat, qui doit s’achever en 2028.

Regroupés au sein de la coalition C64, en référence à l’article 64 de la Constitution, plusieurs partis de l’opposition ont lancé une série d’actions de contestation. Le 3 juin 2026, ils avaient notamment appelé à une grève générale à travers le pays. Puis, le 12 juin, ils ont tenté d’organiser un sit-in devant le Palais du peuple à Kinshasa.

Cette manifestation a été dispersée par les forces de l’ordre, provoquant de violents affrontements et faisant plusieurs blessés et des morts. Avant l’événement, les autorités avaient interdit la tenue du rassemblement devant le siège du Parlement, estimant que ce site était une zone « inviolable », et avaient proposé un autre lieu. Les organisateurs ont toutefois rejeté cette option et maintenu leur appel à manifester devant le Palais du peuple. Au lendemain de cette manifestation, de nombreuses réactions ont émergé. Plusieurs acteurs de la communauté internationale ont condamné les heurts entre les manifestants et les forces de l’ordre, tout en réclamant l’ouverture d’une enquête. Dans ce contexte, une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux affirme montrer Ida Sawyer, directrice de la division Crises et conflits à Human Rights Watch (HRW), accusant l’opposition congolaise d’avoir fourni des armes à ses militants lors de ce sit-in. Cette affirmation est toutefois fausse. La déclaration lui est attribuée à tort, et la vidéo en question est un deepfake généré à l’aide d’outils d’intelligence artificielle.

La séquence dure 43 secondes et se présente sous la forme d’un montage illustré par plusieurs photographies. On y voit notamment la journaliste Aurélie Bazara Kibangula, correspondante de France 24 à Kinshasa, aux côtés d’Ida Sawyer, directrice de la division Crises et conflits de Human Rights Watch (HRW). On pourrait croire à une intervention diffusée dans le Journal Afrique de France 24. Le montage intègre également une image de la manifestation du 12 juin ainsi qu’une autre montrant plusieurs figures de l’opposition congolaise, dont Delly Sessanga, Martin Fayulu et Jean-Marc Kabund.

Dans cet extrait, une voix faussement attribuée à Ida Sawyer affirme que l’opposition congolaise aurait armé certains de ses militants avec des machettes pour attaquer la police. « C’était l’insécurité totale. Alors, la police n’avait pas d’autres choix que de sécuriser aussi le reste de la population. Et voilà que ces actes ignobles sont condamnés par les Nations unies, le droit de l’homme pour voir que l’opposition utilise maintenant la population pour attaquer le Gouvernement », entend-on. 

Cette déclaration n’est cependant pas authentique. En réalité, la vidéo utilise une bande-son vraisemblablement générée à l’aide de l’intelligence artificielle.

« L’Américaine IDA SAWYER condamne l’opposition congolaise d’avoir utilisé les machettes contre la police pendant la manisfestation », affirme ce post sur Facebook ayant enregistré plus de 258 000 vues, 3 905 likes et 2 435 partages au 18 juin 2026 (lien archivé ici). 

La vidéo circule massivement sur les réseaux sociaux, notamment sur X et Facebook, depuis le 13 juin 2026. Elle a été visionnée et partagée des milliers de fois à travers plusieurs publications (12345). 

Capture d’écran de la publication faisant l’objet de notre enquête

La bande-son de la vidéo a été manipulée

Dans son reportage diffusé lors de l’édition du Journal de l’Afrique du 12 juin 2026, Aurélie Bazara Kibangula, correspondante de France 24 à Kinshasa, apparaît vêtue d’une chemise bleu ciel sur un débardeur blanc (lien archivé ici). Cette tenue ne correspond pas à l’image utilisée dans la vidéo faisant l’objet de notre vérification. Par ailleurs, à aucun moment de son intervention elle ne reçoit d’invité ni ne donne la parole à Ida Sawyer. De plus, en observant attentivement l’image d’Ida Sawyer intégrée à la vidéo, on constate que l’habillage graphique utilisé pour laisser croire à une intervention dans le journal ne correspond pas aux standards visuels de France 24.

Capture d’écran du reportage de France 24 après le sit-in du 12 juin 2026

Les recherches menées sur Google n’ont révélé aucune trace d’une telle déclaration attribuée à la directrice de Human Rights Watch. Aucun média crédible n’a non plus rapporté les propos qui lui sont prêtés dans cette vidéo.

Une écoute attentive de cette supposée déclaration d’Ida Sawyer révèle plusieurs anomalies vocales, notamment une intonation artificielle et mécanique qui donne à la voix un caractère robotique.

Nous avons également analysé la bande sonore de cette vidéo à l’aide de Deepfake Total, un outil spécialisé dans la détection des contenus générés ou manipulés par l’intelligence artificielle. Selon les résultats obtenus, l’audio présente une probabilité de 95% d’avoir été généré par des outils d’IA.

Résultats de Deepfake Total

Des propos faussement attribués à Ida Sawyer

Ces déclarations sont faussement attribuées à Ida Sawyer. Le même jour, elle a réagi aux incidents survenus lors du sit-in de l’opposition à travers un thread publié sur son compte X (lien archivé ici). 

Dans cette série de publications, la directrice de Human Rights Watch a indiqué que des violences avaient éclaté alors que des responsables de l’opposition et leurs partisans se dirigeaient vers le lieu de la manifestation. Elle a fait état de plusieurs blessés, parmi lesquels les opposants Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund et Delly Sesanga.

« Des violences ont éclaté aujourd’hui à Kinshasa alors que des leaders de l’opposition et leurs partisans se rendaient à un sit-in pour protester contre un éventuel amendement constitutionnel qui pourrait permettre au président Tshisekedi de prolonger son mandat. Plusieurs personnes ont été blessées, dont les dirigeants de l'opposition Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund et Delly Sesanga, lorsque les manifestants ont été confrontés aux forces de sécurité et aux partisans du gouvernement, connus sous le nom de Forces du Progrès », a-t-elle écrit. 

Et d’ajouter : 

« Fayulu et d’autres membres de l’opposition se sont retrouvés bloqués au siège du parti ECiDé alors qu’ils étaient blessés, tandis que les Forces du Progrès attaquaient le bâtiment. Il semble que la police présente sur place ne soit pas intervenue pour empêcher les violences ». 

Dans ses publications, Ida Sawyer rappelle que les libertés fondamentales doivent être protégées en toutes circonstances. Elle considère ces incidents comme « les violences les plus graves contre l’opposition politique depuis le début des discussions actuelles sur la révision constitutionnelle ».

La responsable de Human Rights Watch a également appelé les autorités congolaises à garantir un débat politique libre de toute intimidation. L’organisation demande par ailleurs l’ouverture d’une enquête indépendante afin d’établir les responsabilités dans ces violences.

À aucun moment elle n’a accusé l’opposition congolaise d’avoir armé leurs militants avec des machettes.

La Coalition C64 dresse un bilan alarmant après la dispersion du sit-in du 12 juin

La Coalition Article 64 pour la défense de l’ordre constitutionnel a rendu public un rapport synthétique sur les violences survenues lors du sit-in organisé le 12 juin 2026 devant le Palais du Peuple à Kinshasa (lien archivé ici).

D’après ce document, les incidents ont fait 338 blessés graves, 219 blessés légers, 27 personnes portées disparues, 36 victimes d’arrestations arbitraires, deux morts et 22 cas présumés d’agressions sexuelles.

La coalition accuse la Police nationale congolaise ainsi que la Force du Progrès, présentée comme une milice affiliée à l’UDPS, d’avoir fait usage d’engins explosifs, d’armes à feu, de machettes et de cocktails Molotov contre les manifestants, des responsables politiques et des députés présents sur les lieux.

Le rapport cite notamment le cas de Delly Sesanga, qui aurait été grièvement blessé lors des affrontements. Selon la C64, il a été touché par deux projectiles distincts, dont un engin explosif qui a détoné entre ses jambes, nécessitant une prise en charge médicale en urgence.

Face à ces allégations, la coalition appelle à l’ouverture d’une enquête indépendante à caractère international afin de faire la lumière sur les événements. Elle annonce par ailleurs l’organisation d’une marche nationale le 8 juillet 2026 pour poursuivre sa mobilisation.

De son côté, le gouvernement provincial a démenti tout décès et fait état de seulement 20 blessés (lien archivé ici). Les autorités provinciales ont toutefois déploré les violences et les troubles à l'ordre public qui ont marqué cette mobilisation.

La loi sur le référendum adoptée en deuxième lecture par le Sénat 

Après son adoption par l’Assemblée nationale, la proposition de loi fixant les conditions d’organisation du référendum en République démocratique du Congo a été approuvée en deuxième lecture par le Sénat le 15 juin 2026 (lien archivé ici). Le texte a été voté à l’unanimité par les 89 sénateurs présents, sur les 109 que compte la chambre haute. Certaines dispositions diffèrent toutefois de celles votées par l’Assemblée nationale : l’exclusion des conseillers communaux a été maintenue, tandis que la proposition d’une co-présidence de l’instance concernée a été écartée.

Cette loi fixe, pour la première fois en RDC, le cadre juridique et les modalités pratiques de l’organisation d’un référendum.

L’opposition réclame le départ de Félix Tshisekedi

En réaction à l’adoption de la loi sur l’organisation du référendum, plusieurs formations politiques opposées au pouvoir ont annoncé, le 17 juin 2026, l’organisation d’une marche nationale le 8 juillet 2026 à travers le pays afin d’exiger la démission du président Félix Tshisekedi (lien archivé ici). 

Lors d’une conférence de presse, Martin Fayulu a accusé le chef de l’État d’avoir violé son engagement de respecter la Constitution. « Tshisekedi a trahi son serment de respecter la Constitution et n’a donc plus aucune légitimité », a-t-il déclaré.

L’opposant estime également que le président s’est placé en rupture avec l’ordre constitutionnel. « En entrant en rébellion contre la Constitution, M. Félix Tshisekedi rompt avec le pacte républicain qui unit notre Nation. Dès lors, il ne peut prétendre incarner l’État de droit et doit en tirer les conséquences : la démission », a-t-il affirmé.

À Kinshasa, cette grande marche pacifique aura comme point de chute le Mont-Ngaliema. Les organisateurs prévoient ensuite de diriger le cortège vers le Palais de la Nation, l’une des résidences officielles du président de la République.

James Mutuba