Refus d’un transfert vers un centre de traitement, opposition à un prélèvement sur un corps, échec d’un enterrement digne et sécurisé, attaques contre des équipes : plusieurs formes de résistance à la riposte contre Ebola ont été documentées en RDC. Les sources consultées et les experts interrogés ne permettent pas de les expliquer par une cause unique. Ils font apparaître plusieurs facteurs : déni de la maladie, méfiance, difficultés de communication et participation insuffisante des communautés.
Le 26 septembre, au point de contrôle de Mabakese, en Ituri, une personne considérée comme cas suspect d’Ebola refuse son transfert vers un centre de traitement. Le même jour, à Dele, toujours en Ituri, le corps d’une personne décédée ne peut pas faire l’objet d’un prélèvement faute de collaboration avec l’équipe de sécurité. À Katwa, au Nord-Kivu, un autre prélèvement échoue en raison de ce que le rapport officiel qualifie de « forte résistance communautaire ». Ces incidents ne sont pas isolés dans l’histoire de cette épidémie. Trois mois plus tôt, des actes beaucoup plus violents avaient déjà été documentés.
Un médecin ligoté, une enfant emmenée d’un CTE
Le 10 juin, une équipe de surveillance se rend dans le village de Tutu, territoire d’Irumu en Ituri, pour suivre un cas suspect. Selon le Bureau conjoint des Nations Unies aux droits de l’homme (BCNUDH), l’équipe est attaquée. Un médecin est capturé, ligoté et menacé de mort avant d’être secouru par la police. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 14 au 15 juin, des membres d’un groupe Maï-Maï pénètrent dans un centre de traitement Ebola à Butembo, au Nord-Kivu. Après avoir menacé les gardiens, ils repartent avec une fillette de six ans et demi qui y était soignée ainsi que ses parents, rapporte le BCNUDH. Et le 26 septembre, un nouvel incident grave touche directement le dispositif de riposte : des hommes armés font irruption au point de contrôle de Vulemba, dans l’aire de santé de Butuhe, au Nord-Kivu, et ouvrent le feu sur un prestataire chargé du screening. Il meurt sur place.
Pourquoi résister à une riposte destinée à combattre Ebola ?
Pour les incidents documentés en juin, le BCNUDH avance plusieurs éléments de réponse. Le premier concerne les croyances autour de la maladie. Selon le Bureau, les attaques contre les équipes « semblent s’expliquer, en partie » par la persistance, dans certaines communautés, de croyances niant l’existence d’Ebola. Mais le BCNUDH ne s’arrête pas là. Il relève aussi des insuffisances dans la communication et la sensibilisation, susceptibles de limiter la compréhension et l’adhésion aux mesures de santé publique. Il pointe également une faible participation des communautés locales et une prise en compte insuffisante de certaines pratiques socioculturelles dans la planification et la mise en œuvre de la riposte. Selon le Bureau, ces différents facteurs ont renforcé la méfiance envers les intervenants sanitaires et favorisé des actes de résistance. Autrement dit, expliquer ces comportements uniquement par les « fake news » ou l’ignorance serait réducteur.
Résister ne signifie pas toujours attaquer
À Mabakese, c’est le refus d’un transfert vers un CTE. À Dele, un corps n’a pas pu être prélevé faute de collaboration. À Katwa, une résistance communautaire a empêché un prélèvement et le rapport mentionne également un échec d’enterrement digne et sécurisé. Ces situations ne sont pas équivalentes aux attaques armées de Butembo, Tutu ou Vulemba. Elles montrent surtout que la résistance peut prendre différentes formes, du refus d’une intervention sanitaire jusqu’à des incidents violents.
Des pratiques de riposte peuvent aussi produire de la méfiance
Jean-Jacques Muyembe a lui-même reconnu, lors d’un briefing le 15 septembre, que certaines pratiques utilisées lors de précédentes épidémies avaient pu heurter les communautés. À propos de la gestion des corps, il décrit ainsi les premières approches : « Au début, c’est la brutalité. On arrive, on prend le corps, on le met dans le sac mortuaire et puis on l’amène au cimetière. » « Vous choquez l’esprit des communautés », poursuit-il. Il explique que les approches ont ensuite évolué afin d’associer davantage les familles et les communautés aux enterrements dignes et sécurisés. Son propos aide à comprendre une dimension souvent absente lorsqu’on parle de « résistance » : il ne suffit pas qu’une intervention soit justifiée sur le plan sanitaire. La manière dont elle est expliquée et mise en œuvre compte aussi dans la relation de confiance.
Comment la riposte tente-t-elle de répondre ?
En Ituri, les équipes chargées de la communication sur les risques et de l’engagement communautaire rapportent 9 937 visites à domicile, 1 552 causeries éducatives, 36 débats communautaires et 161 sensibilisations de masse au cours de la période rapportée. Un dispositif retient particulièrement l’attention : 10 relais communautaires et 40 tradipraticiens ont effectué une visite guidée du CTE de Rwampara. L’idée est concrète : permettre à des personnes qui ont une influence dans leurs communautés de voir ce qui se passe à l’intérieur d’un centre de traitement plutôt que de laisser ce lieu être uniquement raconté de l’extérieur. Dans la Tshopo, les équipes indiquent avoir « levé » trois résistances. Au Bas-Uélé, une sensibilisation a été menée auprès du ménage d’un cas confirmé pour répondre à une résistance au suivi des contacts. Ces données montrent que l’engagement communautaire n’est pas périphérique à la riposte. Il intervient précisément lorsque certaines mesures ne sont pas comprises ou acceptées.
À vrai dire
La résistance à la riposte contre Ebola existe et peut avoir des conséquences sur la surveillance, la prise en charge des malades et la sécurité des équipes. Mais les documents consultés et les experts consultés montrent qu’elle ne se résume pas à une population qui serait simplement mal informée. Le BCNUDH évoque à la fois le déni de la maladie, les insuffisances de communication, la faible participation des communautés et la prise en compte insuffisante de certaines réalités socioculturelles. Le SitRep du 26 septembre montre, lui, que la riposte tente aussi de répondre par le dialogue, les visites à domicile, les débats communautaires, l’implication des relais et des tradipraticiens et même l’ouverture des CTE à des visites guidées.
Les récits d’Ebola, épisode 8 | Lokuta Mabe