Masi-Manimba

Masi-Manimba


Introduction

Les élections législatives nationales et provinciales dans les circonscriptions de Masimanimba (province du Kwilu) et de Yakoma (province du Nord-Ubangi), reprogrammées pour le 15 décembre 2024, marquent une étape importante dans la consolidation du processus démocratique en RDC. Ces scrutins interviennent dans un contexte tendu, après l’annulation des résultats des précédentes élections dans ces circonscriptions par la Décision n° 001/CENI/AP/2024 du 05 janvier 2024. Cette décision faisait suite à des perturbations graves constatées lors du vote, telles que des bourrages de dispositifs électroniques de vote (DEV), des attaques physiques, des actes de corruption et d'intimidation à l’encontre du personnel de la CENI. Ces dysfonctionnements avaient également conduit à l’invalidation de 81 candidats au niveau national et provincial et à l’ouverture d’enquêtes dans d’autres localités, notamment Bomongo, Tshikapa et Mweka.

La reprise de ces scrutins s’inscrit dans le cadre d’un réaménagement du calendrier électoral, officialisé par la Décision n° 037/CENI/AP/2024 du 02 octobre 2024. La campagne électorale, qui se déroule du 14 novembre au 13 décembre 2024 à minuit, constitue une période déterminante pour les partis politiques et les électeurs des deux circonscriptions. Elle vise à leur permettre de mieux s’informer et de s’engager dans un processus électoral révisé, en vue d’une participation plus éclairée et d’une représentativité renforcée.

Dans ce contexte, les perturbations passées rappellent l’urgence de renforcer les mécanismes de lutte contre les manipulations, notamment la désinformation, qui pourrait encore fragiliser la confiance dans le processus électoral. Cette reprise des élections offre donc une opportunité de restaurer l’intégrité et la crédibilité des institutions électorales, tout en corrigeant les lacunes constatées lors des scrutins précédents.

Contexte sur la désinformation électorale

Le processus électoral en RDC a été marqué par des campagnes de désinformation et des discours de haine qui ont affecté la crédibilité des institutions électorales et exacerbé les tensions sociales. Le rapport annuel de la CENI (avril 2023 - mars 2024) a souligné que la désinformation « sciemment organisée » a constamment entravé sa communication officielle. Cette tendance a fragilisé la confiance des citoyens dans le processus démocratique.

Le Centre Carter, dans son observation des élections, a rapporté une prolifération de désinformation et de propos diffamatoires, notamment sur les réseaux sociaux comme WhatsApp, Facebook et X. Ces campagnes ciblaient fréquemment des candidats, des missions d’observation internationales et des organisations étrangères, accusées d’ingérence. La période post-électorale a été marquée par une recrudescence de commentaires diffamatoires sur le processus électoral en général. Par ailleurs, des discours haineux axés sur des clivages tribaux et régionaux, notamment entre le Katanga et le Kasaï, ont été signalés. Ces propos, souvent amplifiés par les médias traditionnels, ont contribué à attiser les tensions ethniques et, dans certains cas, à provoquer des affrontements violents.

Le Bureau conjoint des Nations unies pour les droits de l’homme (BCNUDH) a également observé que des discours de haine et des informations trompeuses utilisant des outils d’intelligence artificielle ont été employés pour manipuler les populations et nuire à des candidats ou communautés spécifiques. Un cas notable a été signalé le 2 décembre 2023, dans la province du Nord-Kivu, où des messages mensongers attribués à des membres de la communauté Banyamulenge ont intensifié la méfiance et les tensions entre communautés.

Ces phénomènes ont révélé l’urgence de mesures préventives. Le Centre Carter et le BCNUDH ont respectivement recommandé une collaboration avec des organisations de la société civile pour promouvoir des initiatives indépendantes de vérification des faits, ainsi que l’implication du ministère du Numérique pour réformer et appliquer le Code numérique afin de contrer la désinformation, tout en sauvegardant la liberté d’expression.

Les études menées sur la désinformation électorale

Une étude réalisée par le Laboratoire de Recherche en Sciences de l'Information analyse les dynamiques de propagation de la désinformation et des discours de haine en RDC, particulièrement durant la période électorale de décembre 2023 met en lumière les mécanismes complexes qui favorisent la diffusion de fausses informations dans un contexte marqué par l'instabilité politique, les tensions ethniques et la méfiance envers les médias traditionnels.

Les rumeurs, les théories du complot, les fausses nouvelles et les messages incitant à la discrimination ou à la violence sont les principaux contenus de désinformation observés. Ces messages, souvent liés à des enjeux politiques ou sécuritaires, se propagent largement sur WhatsApp, où la rapidité de diffusion est accentuée par une utilisation accrue des réseaux sociaux. Les informations circulent majoritairement en français, bien que des langues nationales comme le swahili et le lingala soient également utilisées.

La confiance dans l'auteur ou la source joue un rôle déterminant dans la décision de partager des informations. Les utilisateurs, pour des raisons variées comme le désir d'informer, de provoquer des réactions ou de vérifier l'exactitude des faits, participent à cette dynamique. Cependant, le manque de vérification systématique contribue à amplifier la propagation des fausses nouvelles. Certains utilisateurs tentent de corriger les informations trompeuses en partageant des sources fiables, mais ils sont généralement réticents à confronter directement les auteurs de discours de haine, préférant quitter les groupes ou rester silencieux.

Les formats d'information influencent également la perception des utilisateurs, ces derniers privilégiant les vidéos qu’ils estiment plus difficiles à manipuler que les textes ou les images. Par ailleurs, les discours de haine observés ont souvent renforcé les clivages ethniques, en particulier entre les communautés du Katanga et du Kasaï, exacerbant les tensions et provoquant parfois des affrontements.

Les résultats de cette étude soulignent la nécessité d’élaborer des stratégies adaptées pour lutter contre la désinformation. Cela inclut l'éducation aux médias, le développement d'outils de vérification et une collaboration accrue avec les organisations de la société civile pour contrer les discours de haine et renforcer la cohésion sociale en RDC.

Contexte sociogéographique

Yakoma, situé dans la province du Nord-Ubangi, est un territoire et une localité majoritairement peuplée de Ngbandi et d'Akpakabeti. Ce territoire abrite environ 235 800 habitants, dont la langue principale est le lingala. Administrativement, il est divisé en trois secteurs : Abumombazi, avec 16 groupements et 82 villages ; Wapinda, comprenant 6 groupements et 68 villages ; et Yakoma, regroupant 12 groupements et 116 villages. Politiquement, Yakoma est représenté par deux députés nationaux, avec deux sièges en jeu pour la députation nationale et quatre sièges pour la députation provinciale.

Masi-Manimba, en revanche, est un territoire de la province du Kwilu. Comptant une population estimée à 1 571 503 habitants en 2016, il est organisé en dix secteurs : Bindungi, Kibolo, Kinzenga, Kinzenzengo, Kitoy, Masi-Manimba, Mokamo, Mosango, Pay-Kongila et Sungu. Ce territoire comprend également une commune rurale comptant moins de 80 000 électeurs et dispose de sept conseillers municipaux. Sur le plan politique, Masi-Manimba est représenté par six députés nationaux. Pour les élections à venir, cinq sièges sont à pourvoir pour la députation nationale et huit pour la députation provinciale, faisant de cette circonscription un espace politiquement et administrativement plus complexe que Yakoma.

Les risques de désinformation dans les circonscriptions de Masimanimba et Yakoma

Dans les circonscriptions de Masimanimba (Kwilu) et de Yakoma (Nord-Ubangi), les risques de désinformation pendant la période électorale sont amplifiés par des facteurs contextuels, socio-politiques et technologiques. Ces risques incluent :

  1. Politisation des retards dans l’inscription des témoins : risque élevé 

Le retard observé dans le processus d’accréditation des témoins des candidats soulève des préoccupations majeures quant à la gestion électorale. Ces retards, en grande partie liés à une mauvaise compréhension des règles légales et à des erreurs administratives, présentent un risque élevé de politisation dans un contexte déjà tendu. De nombreux candidats ont soumis leurs listes de témoins en retard. Or, la loi est claire : seuls les témoins inscrits comme électeurs sur la liste électorale définitive peuvent être accrédités. 

Ces retards sont également aggravés par des erreurs récurrentes dans le remplissage des formulaires individuels. Des informations essentielles, comme les numéros nationaux ou les identités des témoins, ont été mal renseignées, entraînant le rejet de certaines demandes. Dans certains cas, les incohérences entre le numéro national d’un témoin et le nom du candidat qu’il est censé représenter ont renforcé les soupçons de tentative de fraude. Ces suspicions se sont amplifiées avec des accusations selon lesquelles certains candidats auraient cherché à inscrire des témoins fictifs ou inéligibles pour bénéficier de votes par dérogation, une pratique qui pourrait potentiellement fausser les résultats.

  1. Le vote par dérogation : risque élevé 

Le vote par dérogation, prévu pour permettre aux témoins de voter tout en accomplissant leur rôle, peut aussi être au cœur des tensions. Ce mécanisme repose sur des règles strictes : un témoin doit être électeur, accrédité par la CENI, et affecté à un bureau de vote précis pour éviter tout phénomène de « témoin ambulant ». Cependant, des tentatives de manipulation sont redoutées, avec des témoins supposément affectés à plusieurs bureaux ou inscrits de manière irrégulière. Ces pratiques peuvent compromettre non seulement la transparence du processus électoral, mais aussi la confiance dans les institutions en charge de son organisation.

La gestion de ce mécanisme est particulièrement délicate, car elle nécessite une vérification rigoureuse des informations fournies par les partis politiques. La CENI doit valider chaque demande, établir des listes des votants par dérogation, et transmettre ces listes à temps à chaque bureau de vote.

  1. Exacerbation des tensions ethniques  (risque élevé)

Les clivages ethniques et régionaux, bien documentés dans les études sur la désinformation en RDC, sont particulièrement préoccupants dans ces circonscriptions. À Yakoma, majoritairement peuplée de Ngbandi et d'Akpakabeti, et à Masimanimba, où se croisent plusieurs communautés, des campagnes de désinformation pourraient cibler des groupes spécifiques, amplifiant les divisions et alimentant les tensions sociales. La zone est aussi marquée par la présence de certains groupes parfois incontrôlés. Il y a par exemple, des membres de la  Séléka, une coalition rebelle formée principalement en 2012 en République centrafricaine. Composée de plusieurs groupes armés, principalement issus du nord du pays, la coalition comprenait des combattants de diverses origines ethniques et religieuses. Il y a aussi des Anti-balaka, des milices d’autodéfense formées en réponse aux exactions de la Séléka. Il y a aussi certains Mbororo qui sont une communauté pastorale transfrontalière appartenant au groupe des Peuls (Fulanis).

  1. Manipulation des perceptions électorales (risque élevé)

La propagation de rumeurs et de fausses informations sur les candidats ou les partis politiques pourrait influencer la décision des électeurs, semer la confusion ou discréditer les institutions électorales. À Masimanimba, avec ses six sièges à pourvoir, et à Yakoma, où la compétition est plus restreinte, des narratifs faux ou partisans peuvent modifier les dynamiques électorales.

  1. Atténuation de la confiance dans la CENI  (risque élevé)

Les perturbations passées, notamment l'annulation des résultats de 2023, ont fragilisé la crédibilité de la Commission électorale. Une désinformation ciblée, prétendant un biais institutionnel ou des manipulations, pourrait aggraver cette défiance et compromettre l’acceptation des résultats.

  1. Utilisation des réseaux sociaux comme vecteurs de désinformation (risque élevé) 

WhatsApp, Facebook, Tik Tok et X sont les principales plateformes de diffusion rapide d’informations en RDC. Des messages incitant à la haine ou propageant des théories du complot pourraient circuler largement, exacerbés par une faible capacité des utilisateurs à vérifier les faits.

  1. Impact des discours haineux  (risque élevé)

Les narratifs discriminatoires ou haineux liés aux clivages ethniques, souvent observés dans des régions comme le Katanga et le Kasaï, pourraient être reproduits à Masimanimba et Yakoma. Cela risquerait de transformer les tensions virtuelles en affrontements réels.

  1. Vulnérabilité aux manipulations technologiques (risque moyen)

L’usage d’intelligence artificielle pour créer des contenus trompeurs ou falsifiés, comme rapporté par le BCNUDH, pourrait être utilisé pour influencer les perceptions électorales ou discréditer des candidats.

  1. Réutilisation d'anciennes images et vidéos de matériels volés ou vandalisés (risque élevé)

Des images ou vidéos montrant des matériels électoraux volés, endommagés ou mal entreposés, issues d’autres régions et périodes, pourraient être réutilisées pour accuser la CENI de mauvaise gestion ou de manque de transparence. Ces contenus, souvent hors contexte, risquent de nourrir la méfiance des électeurs et de susciter des tensions inutiles.

Ligodi Patient, auteur de « Pollution de l’information : fake news et journalisme dans le monde et en RDC aux éditions Mabiki.