Avant même que les autorités sanitaires ne confirment l'épidémie, les morts s'accumulaient à Mongwalu. Et personne n'alertait. Parce que dans la communauté, l'explication circulait déjà : un pasteur avait brûlé des fétiches. C'était une punition divine. Une affaire mystique. Pas une maladie. Cette croyance, documentée dans le rapport officiel du COUSP, a coûté des semaines à la riposte et des vies à la province de l'Ituri.
C'est le premier visage de la désinformation dans cette épidémie. Pas celle des réseaux sociaux. Celle des communautés, transmise de bouche à oreille, ancrée dans des croyances locales que les équipes médicales n'ont pas pu contrer à temps parce qu'elles n'étaient pas encore sur le terrain.
Quand les réseaux sociaux devancent les institutions
Le 5 mai, une alerte explose sur les réseaux sociaux. On parle d'environ 50 morts à Mongwalu. Les autorités sanitaires lancent une vérification le 6 mai. Dans ce cas précis, les réseaux sociaux ont joué un rôle utile : ils ont forcé les institutions à réagir. Mais ils ont aussi créé une confusion sur les chiffres, sur la nature de la maladie, sur les zones touchées.
Le Dr Jean-Jacques Muyembe, co-découvreur du virus Ebola en 1976, le dit sans détour : « Quand il y a une épidémie, les rumeurs accompagnent toujours la situation. Il y aura une épidémie de rumeurs, et même une épidémie d'épidémiologistes. Beaucoup de gens sur le terrain qui racontent, qui racontent, qui racontent. C'est ça le grand problème. »
Le cas de Kinshasa : une erreur institutionnelle amplifiée
Le 16 mai, l'OMS mentionne dans sa déclaration d'urgence internationale un cas confirmé à Kinshasa chez une personne revenue d'Ituri. L'information fait immédiatement le tour des rédactions mondiales. Kinshasa, dix-sept millions d'habitants, touchée par Ebola.
Ce cas est négatif.
L'INRB l'a confirmé après des tests complémentaires. La personne s'était présentée spontanément aux autorités sanitaires après avoir entendu parler de l'épidémie. Ses tests sont négatifs. Elle est gardée en surveillance par précaution.
Mais l'information erronée avait déjà circulé. Ce n'est pas une rumeur de réseau social qui avait semé la confusion. C'est une mention dans un communiqué officiel de l'OMS, corrigée ensuite. Muyembe commente : « Ce n'était pas un cas confirmé, c'était simplement un cas suspect et il était négatif. Les informations qui sortiront doivent être des informations scientifiques vérifiables. »
La désinformation comme obstacle à la riposte
Le gouverneur militaire de l'Ituri, le Lieutenant-Général Luboya N'Kashama Johnny, l'a dit explicitement dans son message à la population : « La diffusion de rumeurs, la désinformation ou toute entrave aux activités de riposte constitue un danger pour la santé publique et expose leurs auteurs aux sanctions prévues par la loi. »
Le ministre congolais de la Santé Roger Kamba avait lui aussi martelé lors de sa conférence de presse : « Ce n'est pas une maladie mystique. Il ne faut pas se cacher avec cette maladie. Ce n'est pas de la sorcellerie. » Ce message, adressé directement aux communautés de l'Ituri, dit l'ampleur du problème : la désinformation n'est pas seulement une question de réseaux sociaux. Elle est enracinée dans des représentations culturelles profondes que la riposte sanitaire doit affronter en même temps que le virus.
Les chiffres eux-mêmes sont incertains
Une autre forme de confusion tient aux chiffres officiels eux-mêmes. Muyembe est catégorique : « Personne n'a la maîtrise des chiffres. » Les 246 cas suspects, les 87 morts déclarés, ce sont des chiffres provisoires. « Imaginaires », dit-il. La réalité est peut-être bien plus large.
Florent Uzzeni, responsable adjoint des urgences pour MSF-Suisse, confirme : « On a très peu de moyens de tester les personnes. Donc, on ne sait pas. L'épidémie a déjà flambé et on va intervenir sur une épidémie qui est déjà très importante et qui probablement est aussi très étendue. »
Quand les chiffres officiels sont eux-mêmes incertains, le terrain est fertile pour toutes les surenchères. Ceux qui minimisent et ceux qui amplifient trouvent dans cette incertitude un espace pour prospérer.
La doctrine de l'OMS et d'Africa CDC
Face à ces risques, les institutions ont des positions claires. Jean Kaseya, directeur général d'Africa CDC, résume la doctrine : « Ne promettons pas un traitement sur le terrain dans les jours si les données ne les valident pas. Nous sommes régis par la science et non par la politique. »
L'OMS va dans le même sens dans sa déclaration d'urgence internationale : « Les autorités nationales doivent travailler avec les compagnies aériennes et les industries du tourisme pour s'assurer qu'elles ne dépassent pas les conseils de l'OMS sur le trafic international. » Et sur les frontières, l'OMS est explicite : aucun pays ne devrait fermer ses frontières ou imposer des restrictions sur les voyages et le commerce. Ces mesures, dit l'institution, sont « généralement prises par peur et n'ont aucune base scientifique ».
Jean Kaseya l'avait dit avant même la déclaration d'urgence : « Nous ne recommandons pas aux pays de bloquer des frontières. Fermer les frontières pousse les gens vers des passages non officiels, non surveillés, ce qui augmente le risque de propagation. »
Le Rwanda et la frontière : un exemple de communication à clarifier
La question des frontières illustre précisément les risques de confusion informationnelle. Une source sanitaire dans les zones contrôlées par le M23 avait indiqué à RFI que les deux barrières entre Goma et le Rwanda avaient été fermées des deux côtés. Kaseya avait dit ne pas avoir l'information d'une fermeture officielle rwandaise. Le ministère de la Santé du Rwanda avait publié un communiqué affirmant qu'il n'y avait aucun cas sur son territoire et que le screening aux frontières avait été renforcé, sans mentionner de fermeture. Puis l'ambassade américaine à Kinshasa a confirmé le 17 mai que le Rwanda avait bien fermé sa frontière terrestre avec la RDC.
En moins de 24 heures, plusieurs versions ont coexisté sur le même fait. C'est le terrain idéal pour la désinformation.
Ce que les populations doivent savoir
Face à tout cela, les autorités sanitaires martèlent un message simple. Le gouverneur militaire de l'Ituri donne un numéro vert gratuit : 082 141 9595. Le NCDC nigérian appelle la population à « rester calme et à éviter de propager la désinformation ». L'ambassade américaine recommande de continuer à prendre la prophylaxie contre le paludisme, dont les symptômes peuvent ressembler à ceux d'Ebola et provoquer des alertes sanitaires évitables.
Et Muyembe, en conclusion, dit ce que cinquante ans d'expérience lui ont appris : « C'est un problème de confiance en la science que nous possédons. »