Pasteur Jules Mulindwa en pleine prédication

Pasteur Jules Mulindwa en pleine prédication


En République démocratique du Congo, le débat autour d’une éventuelle réforme constitutionnelle dépasse désormais le cadre strictement politique. Depuis plusieurs semaines, il prend une nouvelle dimension avec l’implication croissante de nombreux leaders religieux, principalement issus des Églises dites de “réveil”. Ces derniers affichent publiquement leur appui à l’initiative du président Félix Tshisekedi, qui vise à réformer la Constitution, qu’ils jugent « inadaptée aux réalités actuelles du pays ». Dans ce contexte, une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux montre le pasteur Jules Mulindwa en pleine prédication dans son église soutenant la révision de la constitution. Cependant, plusieurs affirmations avancées dans son discours s’avèrent trompeuses. Pour justifier sa position, le pasteur s’appuie sur une interprétation erronée de certaines dispositions de la Constitution congolaise, en leur attribuant un sens qui ne correspond ni à la lettre ni à l’esprit du texte fondamental.

La séquence dure exactement 6 minutes, 45 secondes. Elle est largement diffusée sur les réseaux sociaux depuis le 19 mai 2026 (iciiciiciici, ou encore ici). Dans cette publication sur Facebook, elle a cumulé plus de 209 000 vues, 8 242 mentions “j’aime”, 5 162 commentaires et 497 partages (lien archivé ici).  

Capture d’écran Facebook de la prédication du pasteur Jules Mulindwa

Une interprétation erronée 

Dans sa prédication au ton particulièrement virulent, le prédicateur appelle ses fidèles à ne pas s’opposer à un éventuel changement de la Constitution, et à se ranger derrière le chef de l’État. Il qualifie notamment les opposants à cette réforme de « sorciers », de « Lucifer de la nation », et de « stupides ». Selon lui, l’actuelle Constitution serait celle des « belligérants » et devrait être révisée. Il évoque particulièrement l’article 217, qu’il interprète comme une disposition permettant « d’abandonner une partie du territoire aux étrangers afin de trouver la paix dans la région ». D’après ses propos, cet article donnerait même aux rebelles du M23 le droit de combattre « à tout moment » la RDC. 

Le prédicateur affirme, par ailleurs, que le pays aurait été « vendu » et que Félix Tshisekedi serait venu « le libérer ». Comparant son engagement à une mission spirituelle, il soutient que, tout comme le Christ est venu détruire Satan, lui-même aurait pour mission de « détruire le mal » contenu dans la Constitution congolaise.

Il cite notamment les articles 5 et 51, qu’il accuse d’alimenter la guerre dans l’Est du pays. Selon lui, l’article 5 introduirait une distinction entre peuples « majoritaires » et « minoritaires », ce qui favoriserait la marginalisation de certaines communautés et encouragerait la haine tribale. 

L’article 217 encadre la coopération internationale, pas la cession du territoire national

Nous avons vigoureusement consulté la Constitution de la RDC, nous avons constaté que les interprétations du pasteur Jules Mulindwa sont fortement erronées (lien archivé ici). Contrairement à ce qu’il affirme dans sa prédication, l’article 217 ne prévoit nullement la possibilité pour la RDC de « céder son territoire » à des groupes armés ou à des puissances étrangères.

Cet article stipule que « La République démocratique du Congo peut conclure des traités ou des accords d’association comportant un abandon partiel de souveraineté en vue de promouvoir l’unité africaine ».

Pour mieux comprendre la portée réelle de ces dispositions, Lokuta Mabe a sollicité l’éclairage d’un juriste. Selon lui, l’article 217 s’inscrit dans le cadre classique du droit international et des relations entre États.

En pratique, explique-t-il, « tous les États souverains acceptent, à travers certains traités ou organisations internationales, de limiter partiellement l’exercice de leur souveraineté afin de coopérer avec d’autres pays sur des questions d’intérêt commun. Cela peut concerner des domaines comme le commerce, la justice, la sécurité, la libre circulation ou encore l’intégration régionale ».

Cette disposition permet, par exemple, à la RDC, d’adhérer à des organisations régionales ou internationales comme l’Union africaine, la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) ou encore la SADC, dont les États membres acceptent certaines règles communes.

Le juriste souligne que l’« abandon partiel de souveraineté » mentionné dans l’article 217 ne signifie pas abandon du territoire national, ni perte de l’indépendance du pays. « Il s’agit plutôt d’un mécanisme juridique encadré permettant à un État de reconnaître certaines obligations internationales dans le cadre d’accords librement conclus », explique-t-il.

Il précise également qu’aucune disposition de cet article n’accorde un quelconque droit à un groupe rebelle, y compris le M23, de faire la guerre à la RDC ou d’occuper une partie du territoire national. Une telle interprétation ne repose sur aucun fondement juridique dans le texte constitutionnel.

L’article 5 définit l’exercice de la souveraineté, pas les appartenances ethniques 

Selon le juriste consulté par Lokuta Mabe, l’article 5 de la Constitution repose sur deux grandes conceptions de la démocratie : la souveraineté populaire et la souveraineté nationale.

Dans la théorie de la souveraineté populaire, chaque citoyen détient une part du pouvoir et participe directement à l’exercice de la souveraineté. Cela suppose notamment une implication directe des citoyens dans certaines décisions publiques.

À l’inverse, la théorie de la souveraineté nationale considère que le pouvoir appartient à la Nation et qu’il est exercé, de manière indirecte, par des représentants élus au nom du peuple.

Selon lui, l’article 5 adopte une approche hybride combinant ces deux principes. La Constitution reconnaît ainsi que le peuple peut exercer sa souveraineté directement, notamment par le référendum ou les élections, mais également indirectement à travers les institutions et les représentants élus.

Il souligne que cette disposition ne traite ni des appartenances tribales ni des rapports entre communautés ethniques. Elle définit uniquement la manière dont le pouvoir politique est exercé en République démocratique du Congo.

L’article 51 vise la protection des communautés vulnérables et la cohésion nationale

De son côté, l’article 51 de la Constitution prévoit que « L’État a le devoir d’assurer et de promouvoir la coexistence pacifique et harmonieuse de tous les groupes ethniques du pays. Il assure également la protection et la promotion des groupes vulnérables et de toutes les minorités. Il veille à leur épanouissement ». 

Contrairement aux affirmations du prédicateur, cette disposition ne crée aucune distinction entre des peuples « majoritaires » et « minoritaires », ni ne favorise une quelconque marginalisation ethnique.

Là encore, le constitutionnaliste estime que les propos du prédicateur reposent sur une lecture déformée du texte. Selon lui, cet article vise au contraire à renforcer l’unité nationale et à prévenir les discriminations.

Il précise que la notion de « minorités » ne désigne pas une communauté particulière, mais toute population pouvant se retrouver en situation de vulnérabilité, de marginalisation ou de discrimination. L’objectif de cette disposition est donc de garantir l’égalité entre citoyens, la coexistence pacifique entre les différentes communautés, ainsi que la stabilité sociale.

Pour le juriste, l’article 51 constitue ainsi un mécanisme de protection destiné à préserver la paix sociale et l’ordre public, et non un facteur de division ou de conflit.

Les nouveaux soldats de la bataille constitutionnelle 

Le chef de l’État s’appuie désormais sur certains pasteurs des Églises réveil pour rallier l’opinion à son projet de révision constitutionnelle, en opposition aux réserves exprimées par les prélats catholiques (lien archivé ici). 

Godé Mpoy, Ejiba Ya Mampia, Leopold Mutombo Kalombo, ou encore Pascal Mukuna se sont exprimés pour soutenir cette éventualité. Tous deux plaident pour un changement complet de la Constitution plutôt qu’une simple révision. Godé Mpoyi dénonce notamment ce qu’il considère comme un déséquilibre institutionnel entre les pouvoirs du Président de la République et ceux du Premier ministre (lien archivé ici).

Très influentes à Kinshasa comme dans plusieurs provinces, les Églises de réveil apparaissent désormais comme des acteurs majeurs dans la sensibilisation de l’opinion publique et l’accompagnement des institutions dans ce processus de réforme constitutionnelle.

Pour de nombreux observateurs, derrière ce soutien religieux se cache sans doute une ambition politique : un éventuel troisième mandat pour le président de la République. 

James Mutuba