Dollars/Ph. Droits tiers

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Verdict : sans preuve lorsqu’il présente Ebola comme une maladie inventée ou une épidémie entretenue pour gagner de l’argent. Mais le récit « Ebola business » ne vient pas de nulle part. Déjà documenté pendant l’épidémie de 2018-2020, il réapparaît en 2026 alors que le gouvernement vient de lancer un plan de riposte estimé à 1,3 milliard de dollars et que les questions de primes, de recrutements et de gestion des financements restent sensibles. 

« Ebola business ». 

L’expression n’est pas nouvelle en RDC. Elle circulait déjà pendant l’épidémie qui a frappé le Nord-Kivu et l’Ituri entre 2018 et 2020. Elle réapparaît aujourd’hui dans les informations recueillies auprès des communautés confrontées à la 17e épidémie. Entre le 20 et le 26 juillet 2026, un bulletin d’analyse des tendances infodémiques signalait des récits présentant la riposte comme un « jeu » ou un « business » lucratif au détriment de la population. La semaine suivante, Ebola était décrite dans certains retours comme une opération financière ou politique. Le récit persiste en août. Du 17 au 23 août, le bulletin recense parmi les rumeurs à traiter l’affirmation selon laquelle Ebola n’existerait pas ou servirait à enrichir les équipes, les autorités et certains établissements. Mais derrière les deux mots « Ebola business » se mélangent plusieurs accusations et une question légitime : qui gagne quoi dans une riposte qui mobilise autant d’argent ? 

Un récit déjà présent lors de l’épidémie de 2018-2020 

Une étude publiée en 2023 dans la revue Critical Public Health permet de comprendre l’histoire de cette expression. Les chercheurs ont mené leur enquête entre juillet et novembre 2019 à Beni, Kayna, Mangina et Mandima. Ils ont réalisé 68 entretiens et 28 groupes de discussion réunissant 181 participants, soit 249 personnes au total : habitants, soignants, survivants, membres de la riposte, autorités locales, journalistes, leaders religieux et autres acteurs. « Ebola is a business » revenait fréquemment dans les échanges. Les chercheurs mettent cependant en garde contre une interprétation qui réduirait cette expression à une simple théorie du complot à corriger. Selon leur analyse, le slogan exprimait surtout une défiance envers la manière dont la riposte était organisée, davantage qu’un rejet des connaissances scientifiques sur Ebola. L’argent était au centre de cette défiance. L’étude rapporte qu’au moment de leurs recherches, l’aide multilatérale et bilatérale mobilisée atteignait 160 millions de dollars. Elle cite également une estimation selon laquelle entre 500 millions et un milliard de dollars auraient finalement été consacrés à la réponse à cette dixième épidémie. 

Recrutements et rémunérations au cœur des soupçons 

Les témoignages recueillis en 2019 montrent que les frustrations ne portaient pas seulement sur les montants mobilisés. Des personnes interrogées reprochaient à la riposte de recruter des travailleurs venus de Kinshasa alors que des compétences existaient localement. D’autres dénonçaient des différences de rémunération entre personnels locaux et personnels venus d’ailleurs. Un médecin interrogé par les chercheurs affirmait par exemple que des médecins locaux recevaient 20 dollars par jour, contre 150 dollars pour certains médecins venus de Kinshasa. Il s’agit d’un témoignage recueilli par les chercheurs, et non d’une grille salariale vérifiée indépendamment par Lokuta Mabe. Une expression rapportée dans l’étude résume le ressentiment décrit par plusieurs interlocuteurs : « pour vous le travail, pour nous l’argent ». Les chercheurs ne concluent pas que l’épidémie était organisée ou prolongée pour enrichir les intervenants. Ils montrent comment l’arrivée de financements importants, les recrutements contestés, les différences de rémunération et le sentiment d’exclusion ont contribué à donner du sens au slogan « Ebola business ». 

En 2026, un plan estimé à 1,3 milliard de dollars 

Ce passé donne une autre dimension au retour du récit en 2026. Le 4 septembre, le gouvernement congolais a lancé à Kinshasa un nouveau plan de riposte baptisé « Une Santé ». le programme doit couvrir 180 jours et son coût est estimé à 1,3 milliard de dollars. Le montant marque une évolution par rapport aux estimations communiquées quelques semaines auparavant. Un premier plan de trois mois avait été budgété à 240 millions de dollars et qu’un nouveau plan, encore en préparation, atteignait alors 940 millions. Le programme finalement présenté en septembre va au-delà du seul traitement des malades. Il prévoit notamment de renforcer la surveillance, la détection des cas, le suivi des contacts, les structures de santé, l’accès précoce aux soins, la communication avec les communautés et la coordination entre différents secteurs. Précision: 1,3 milliard de dollars correspond au coût estimé du plan. Ce chiffre ne signifie pas que 1,3 milliard a déjà été mobilisé, reçu par le gouvernement ou dépensé. 

Plusieurs circuits pour financer la riposte 

La question est d’autant plus importante que tous les financements ne passent pas par une caisse unique. Les États-Unis avaient annoncé 242 millions de dollars supplémentaires, portant à 512 millions leurs engagements pour la réponse directe à Ebola et la préparation. Selon l’OMS, ces fonds ne transitaient pas par l’organisation et Washington utilisait ses propres mécanismes et opérateurs. Le gouvernement congolais plaidait alors pour « un seul plan, un seul budget, une seule coordination » et souhaitait établir une cartographie des donateurs et de leurs activités. Le montant annoncé d’une riposte ne dit donc pas, à lui seul, combien d’argent arrive effectivement sur le terrain ni qui en assure la gestion. Les primes restent une question sensible Pendant que les montants de la riposte se comptent en centaines de millions de dollars, les différents rapportent documentent des tensions autour de la rémunération des agents. Du 27 au 31 juillet, une menace de grève était signalée à Mongbwalu, en Ituri, en raison de trois mois d’arriérés de primes. Les experts des infodémies au sein de l’équipe de la riposte recommandaient de clarifier les arriérés, le calendrier de paiement et les mécanismes de réclamation. La semaine précédente, un autre rapport officiel signalait déjà des retards de paiement susceptibles de provoquer une rétention de données par certains agents en Ituri. Le 6 août, le ministre de la Santé Roger Kamba annonçait par ailleurs que les médecins ainsi que les agents administratifs de la santé en Ituri seraient « alignés et mécanisés » et bénéficieraient de la prime de brousse, selon une publication de son compte X examinée par Lokuta Mabe. Aucun de ces éléments ne prouve que des acteurs entretiennent volontairement l’épidémie pour conserver leurs revenus. Ils montrent cependant pourquoi les questions d’argent ne peuvent pas être évacuées en qualifiant simplement « Ebola business » de rumeur. 

Une accusation sans preuve, une question qui reste légitime 

« Ebola business » contient en réalité plusieurs propositions différentes. Affirmer qu’Ebola aurait été inventé, que des personnes seraient déclarées positives pour augmenter artificiellement les chiffres ou que l’épidémie serait volontairement prolongée afin de maintenir les financements nécessite des preuves. Mais demander combien coûte la riposte, qui reçoit les financements, comment les personnels sont recrutés, pourquoi certaines primes tardent ou comment l’argent est contrôlé relève d’une autre démarche. Ce sont des questions de transparence et de redevabilité. L’étude consacrée à l’épidémie de 2018-2020 montre précisément le danger de confondre les deux : traiter toute expression de « Ebola business » comme une simple mauvaise information risque de passer à côté des expériences et des inégalités qui alimentent la défiance. 

À vrai dire 

Aucun élément examiné par Lokuta Mabe ne prouve qu’Ebola a été inventé ou que l’épidémie est volontairement entretenue pour permettre à certains acteurs de gagner de l’argent. Mais « Ebola business » n’est pas seulement une affirmation factuelle que l’on peut régler par un « vrai » ou « faux ». Lors de l’épidémie de 2018-2020, ce slogan exprimait aussi une défiance envers les recrutements, les rémunérations et la manière dont les ressources de la riposte étaient distribuées. En 2026, il réapparaît alors que le gouvernement lance un plan estimé à 1,3 milliard de dollars, que les financements empruntent plusieurs circuits et que des problèmes de primes ont été documentés. Le récit mélange donc des accusations sans preuve et des questions légitimes sur l’argent de la riposte. Le combattre exige de vérifier les premières. Mais aussi de répondre aux secondes. Combien des 1,3 milliard seront réellement mobilisés ? Qui financera quoi ? Qui recevra l’argent ? Comment sera-t-il dépensé ? Et comment le public pourra-t-il vérifier les résultats ? Sur « Ebola business », rendre les financements traçables peut être aussi important que démentir les rumeurs. 

Les récits d’Ebola, épisode 2. Une série de Lokuta Mabe sur les affirmations qui circulent autour de l’épidémie, ce qui les nourrit et leurs conséquences.

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