Claude IA

Claude IA


Des faux médias consacrés à la RDC aux outils de surveillance conçus pour les services maliens, un rapport d’Anthropic décrit la manière dont l’intelligence artificielle change d’échelle dans les opérations d’influence, d’espionnage et de contrôle politique. La principale évolution ne tient pas seulement aux contenus générés. L’IA permet désormais à quelques opérateurs de bâtir des infrastructures autrefois réservées à des organisations disposant d’importants moyens humains et techniques. 

En RDC, 318 articles ont été publiés sur un ensemble de faux sites d’information. Ils portaient principalement sur le conflit avec le Rwanda et les accords régionaux concernant les minerais. Ces contenus soutenaient généralement la position du gouvernement congolais, selon Anthropic. Derrière ces publications se trouvait un dispositif beaucoup plus vaste : environ 70 faux médias, autant de comptes associés sur le réseau social X et plus de 250 comptes fictifs chargés d’amplifier les articles. Au total, le réseau aurait produit au moins 8 913 articles dans une vingtaine de langues. Ce cas congolais figure dans un rapport publié en septembre 2026 par Anthropic, l’entreprise américaine qui développe Claude. Le document revient sur des opérations détectées et interrompues entre décembre 2025 et août 2026. Les activités recensées couvrent sept domaines : les cyberattaques, les opérations d’influence, la surveillance, les escroqueries, les détournements liés à la recherche biologique, le développement d’armes conventionnelles et la copie illicite de modèles d’intelligence artificielle. Anthropic précise qu’il ne s’agit pas d’un tableau représentatif de tous les usages malveillants de l’IA, mais d’une sélection des opérations les plus importantes ou les plus nouvelles observées sur ses services. 

La crise entre la RDC et le Rwanda comme marché d’influence 

Dans le cas de la RDC, le réseau de faux médias est attribué par Anthropic à LKM Company, une agence de publicité numérique basée en France. Celle-ci aurait proposé un service commercial de manipulation de l’information. L’entreprise utilisait Claude pour produire de nouveaux articles ou réécrire des contenus provenant de médias légitimes. Les textes étaient ensuite adaptés au pays visé et à l’orientation politique recherchée. De faux noms de journalistes leur donnaient l’apparence de productions éditoriales ordinaires. Le système n’était pas lié à une idéologie unique. Selon Anthropic, l’opérateur pouvait soutenir des positions différentes en fonction des intérêts de ses clients. C’est ce que le rapport décrit comme un modèle d’« influence à la demande » : des campagnes politiques conçues comme une prestation commerciale. La RDC faisait partie des principales cibles du réseau, aux côtés des États-Unis, du Brésil et de la France. Le 11 septembre 2025, plusieurs sites ont publié, à moins de trois minutes d’intervalle, des articles presque identiques sur le conflit entre la RDC et le Rwanda. Le ton avait été modifié selon les publics régionaux, puis les contenus avaient été distribués simultanément par plusieurs comptes sur X. Durant les premières semaines de l’opération, la majorité des faux profils abonnés aux comptes du réseau étaient liés à la RDC. La page spécialisée dans l’actualité congolaise était alors devenue le compte le plus populaire et le plus partagé du dispositif. Le rapport mentionne également un compte X se présentant comme une « armée numérique » de civils congolais, qui suivait plusieurs comptes du réseau. Son identité n’est cependant pas rendue publique. Anthropic dit avoir trouvé des indices suggérant que cette campagne pouvait répondre aux intérêts d’un ou de plusieurs clients ayant un intérêt dans le conflit entre la RDC et le Rwanda. Mais l’entreprise n’a pas identifié ces commanditaires. Elle ne fournit aucune preuve permettant d’attribuer l’opération au gouvernement congolais, au Rwanda, à une entreprise minière ou à un autre acteur précis. C’est une limite essentielle. Le rapport établit l’existence d’un marché commercial de l’influence autour de la crise, mais ne permet pas de savoir qui a payé ni dans quel objectif exact. 

En Centrafrique, une propagande russe maquillée en production locale 

En République centrafricaine, l’opération décrite par Anthropic repose sur un autre modèle : faire passer une propagande dirigée de l’extérieur pour une production journalistique locale. Un acteur russophone basé à Bangui aurait utilisé Claude pour produire quotidiennement des contenus favorables au gouvernement centrafricain, à la Russie et à Wagner, tout en diffusant des récits hostiles à la France et à l’opposition. Les productions étaient notamment diffusées par Radio Lengo Songo, sur la fréquence 98.9 FM, en coordination avec Sputnik Afrique, RT, TASS et la Maison russe à Bangui. Selon Anthropic, l’opération était dirigée par un acteur étranger, mais les textes, les contrats et les publications étaient présentés comme le travail d’une radio centrafricaine. Claude était utilisé pour rédiger des scripts, des publications, des documents internes et même des critères d’évaluation du personnel. Le système aurait également servi à suivre des opposants politiques, à préparer des éléments de langage et à fabriquer de faux documents attribués à la gendarmerie ou au ministère centrafricain de la Défense. Ici, l’IA ne remplace pas seulement un rédacteur. Elle intervient dans toute l’organisation : production éditoriale, gestion du personnel, communication politique et surveillance des opposants. 

Au Kenya, fabriquer une opinion publique artificielle 

Au Kenya, Anthropic dit avoir identifié une campagne politique intérieure conçue pour ressembler à un mouvement populaire spontané. Un opérateur utilisait Claude pour générer des séries de 50 publications à la fois. Une partie de ces messages faisait l’éloge du ministre de l’Énergie, Opiyo Wandayi, après l’abandon d’une hausse annoncée des tarifs de l’électricité. D’autres affirmaient que la coalition d’opposition se désagrégeait avant les élections générales de 2027 et visaient notamment Rigathi Gachagua et l’ancien président Uhuru Kenyatta. L’IA devait rendre les messages plus humains et moins coordonnés en apparence. Le même procédé était parallèlement employé pour promouvoir des enseignes commerciales. Anthropic estime qu’il s’agissait vraisemblablement d’une opération politique locale favorable à l’administration en place. Mais l’entreprise n’a pas identifié l’organisation responsable et ne dispose d’aucune preuve d’une implication directe du gouvernement. La campagne aurait par ailleurs eu une portée limitée : selon Anthropic, elle est restée confinée à son propre réseau et n’a pas touché de véritable public de manière observable. 

Au Soudan, de faux témoignages destinés à l’ONU 

Le rapport décrit également une opération liée au conflit soudanais et attribuée, avec un degré élevé de confiance, à des responsables gouvernementaux des Émirats arabes unis. Le dispositif comprenait environ 300 faux comptes d’influenceurs sur les réseaux sociaux. Ses opérateurs auraient créé une fausse organisation non gouvernementale en copiant l’identité d’une structure suisse réelle. Ils auraient également usurpé l’identité d’une organisation soudanaise de défense des droits humains et rédigé intégralement des témoignages destinés à être présentés par deux personnes devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Les discours étaient préparés de manière à ne jamais mentionner les Émirats arabes unis. L’objectif, selon le rapport, était de faire apparaître des textes servant les intérêts d’une partie au conflit comme des témoignages indépendants issus de la société civile soudanaise. Les opérateurs avaient également constitué des dossiers sur 18 parlementaires européens, des journalistes et des rapporteurs spéciaux de l’ONU ayant critiqué le rôle des Émirats au Soudan. Anthropic n’a toutefois pas pu établir si les faux témoignages ou les dossiers avaient effectivement atteint leurs destinataires. 

Au Mali, l’IA utilisée comme équipe d’ingénieurs 

Le cas malien marque une autre évolution : Claude n’était pas utilisé pour produire de la propagande, mais pour concevoir une infrastructure nationale de surveillance. Selon Anthropic, un consultant indépendant probablement lié à l’Agence nationale de la sécurité d’État du Mali a utilisé Claude comme principale ressource d’ingénierie pour développer une plateforme baptisée « Lakana 360 ». Le système aurait été conçu pour surveiller environ 25 millions de cartes SIM auprès des trois opérateurs mobiles du pays. Il pouvait collecter des relevés d’appels, des SMS et des communications vocales. La plateforme devait aussi permettre de reconnaître une personne à partir de sa voix sur différentes cartes SIM, de signaler l’utilisation d’outils de chiffrement ou de réseaux privés virtuels, de repérer de possibles réunions clandestines et de croiser les données obtenues avec le registre biométrique national. Un module pouvait produire automatiquement un dossier de renseignement sur n’importe quel numéro de téléphone. Selon Anthropic, l’exigence d’une autorisation judiciaire a été supprimée à la demande de l’opérateur, avec une conservation des informations pour une durée indéterminée. Anthropic a fermé le compte utilisé pour développer la plateforme et renforcé ses systèmes de détection. Mais cette mesure n’a pas neutralisé Lakana 360 : le logiciel avait déjà été installé localement et fonctionnait avec d’autres modèles. Ce cas montre une limite majeure des mesures prises par les entreprises d’intelligence artificielle. Fermer un compte peut interrompre le développement d’un outil, mais pas nécessairement son fonctionnement une fois qu’il a été déployé hors de leurs serveurs. 

Des opérations qui dépassent l’Afrique 

Ailleurs dans le monde, le rapport décrit des opérations d’espionnage, de propagande, de manipulation électorale et de surveillance associées à des acteurs russes, iraniens, chinois, turcs ou issus des pays du Golfe. En Malaisie, une plateforme commerciale aurait mobilisé environ un millier de faux comptes sur X, un faux média et des dossiers fabriqués pour intervenir dans le débat politique. Dans le domaine médiatique, Anthropic affirme que des employés ou prestataires liés à des médias publics russes utilisaient Claude comme un véritable secrétariat de rédaction. L’outil transformait des dépêches, des publications Telegram ou des informations provenant d’organismes russes en articles, bandeaux télévisés, titres et scripts prêts à diffuser. Certains de ces contenus ont ensuite été publiés par Sputnik Moldova, RIA Novosti, Sputnik en Español, Sputnik Africa ou diffusés dans les programmes en anglais de RT. Dans les opérations informatiques, l’évolution est encore plus nette. Certains acteurs utilisent désormais l’intelligence artificielle pour organiser plusieurs étapes d’une attaque : rechercher les vulnérabilités, écrire du code, configurer l’infrastructure, voler des données et adapter les méthodes en fonction des résultats. Une autorité technologique gouvernementale d’Afrique du Nord, dont le pays n’est pas précisé, aurait ainsi été victime d’une intrusion ayant permis le vol de plus de 300 000 dossiers d’identité nationale et des données du registre de plus de 500 000 entreprises. 

Ce que ces opérations révèlent de nouveau 

La première transformation est celle de l’échelle. L’intelligence artificielle permet à un individu ou à une petite équipe de produire autant de contenus qu’une rédaction, une agence de communication ou un service technique beaucoup plus important. La deuxième évolution concerne la personnalisation. Un même article peut être réécrit dans plusieurs langues, avec des angles politiques différents, puis adapté aux sensibilités de chaque pays. Le message n’est plus seulement diffusé en masse : il est industrialisé tout en conservant une apparence locale. Troisième changement : la manipulation devient un service commercial. Des entreprises peuvent louer leurs capacités à des gouvernements, à des partis, à des groupes privés ou à tout client disposé à payer. L’idéologie de l’opérateur devient secondaire. Ce qui compte est la demande du commanditaire. Quatrième évolution : les faux médias deviennent une infrastructure de blanchiment de l’information. Une affirmation peut apparaître sur plusieurs sites présentés comme indépendants, être reprise par des comptes fictifs, puis revenir dans le débat public avec l’apparence d’une information confirmée par plusieurs sources. Cinquième transformation : l’intelligence artificielle ne sert plus seulement à écrire. Elle participe à la construction de logiciels de surveillance, de systèmes de ciblage, d’outils d’espionnage et d’infrastructures capables de continuer à fonctionner après la fermeture du compte qui a servi à les concevoir. Enfin, les opérations les plus efficaces ne reposent pas nécessairement sur des contenus entièrement faux. Elles peuvent partir d’informations réelles, en modifier le cadrage, supprimer leur contexte ou les faire circuler entre plusieurs espaces nationaux afin de servir une orientation politique déterminée. 

Une puissance à relativiser 

Le rapport montre une augmentation des capacités techniques, mais il ne démontre pas que toutes ces opérations ont réussi à influencer les populations visées. Dans le cas du réseau tourné vers la RDC, les 8 913 articles ont généré peu d’engagement observable en dehors des comptes appartenant au dispositif lui-même. Anthropic classe cette opération à un niveau relativement faible sur son échelle de diffusion. L’IA peut donc faciliter la création de milliers de contenus et de centaines de faux profils sans garantir leur efficacité politique. La production industrielle ne produit pas automatiquement de la crédibilité ni une véritable audience. Il faut également rappeler que ce rapport repose sur les enquêtes internes d’Anthropic. L’entreprise décrit ce qu’elle a observé sur ses propres services, sans toujours permettre une vérification indépendante de l’ensemble de ses conclusions. Plusieurs acteurs ou pays ne sont pas identifiés et certaines attributions sont formulées comme des évaluations, non comme des faits judiciairement établis. Anthropic affirme avoir supprimé les comptes et organisations liés aux opérations détectées, renforcé ses mécanismes de surveillance et partagé certains indicateurs avec les autorités ou les entreprises partenaires. Mais le cas malien rappelle que la réponse intervient parfois après une étape décisive : une fois l’infrastructure conçue, téléchargée et installée ailleurs, l’entreprise qui fournit le modèle peut perdre toute capacité de contrôle. 

La principale leçon du rapport se trouve là. La menace ne réside plus uniquement dans les fausses images ou les textes artificiels visibles par le public. Elle se situe désormais dans des systèmes complets, capables de produire des récits, de leur donner une apparence journalistique, de les amplifier, de surveiller leurs cibles et de poursuivre leurs activités en dehors de la plateforme qui a contribué à leur création.